Le Chien d’Alberto Giacometti

Le Chien, sculpture en bronze réalisée en 1951 par Alberto Giacometti, surprend avant tout par sa forme. Truffe à terre, d’un pas svelte et gracieux, l’animal semble promener un corps qui l’embarrasse malgré son décharnement. Affamé sans doute, il cherche à entraver la finitude de son enveloppe par l’expression de sa seule volonté. L’oeuvre porte en elle les préoccupations et les thèmes chers à Giacometti.

Dans son premier « Homme qui marche » (1947), le Suisse représentait déjà l’usure du temps et le souci d’y résister par l’engagement de son être. Le Chien répond d’un même élan. La seule différence réside peut-être dans le fait que, précisément, il s’agit d’un chien. Giacometti avait pour habitude de se concentrer sur les lignes essentielles de la figure humaine et, ce, afin d’appréhender et comprendre le monde qui l’entourait. En abandonnant l’Homme pour l’animal, Giacometti quitte le champs des formes pour celui des comportements et du rapport à l’existence. Un choix expliqué à son ami Jean Genet en ces termes: « C’est moi. Je me suis vu dans la rue comme ça. Je suis le chien. »

La bête lui permet donc la métaphore et l’auto-portrait. Si des autres, il ne connait que la silhouette extérieure, de lui, il sait les peurs et les mécanismes internes. Pour transcender l’angoisse que lui procure l’étrangeté du monde, Giacometti sculpte, peint, dessine. Sans cesse, instinctivement, il reprend ses oeuvres, les recommence, tout en sachant que, comme son chien, le fruit de ses recherches ne comblera pas sa faim. Mais peu importe le résultat, seule compte l’action. Et, à l’image de quiconque dans pareilles circonstances, l’entreprise le condamne à traverser seul l’immensité des possibles et le vide environnant. Sartre décrira d’ailleurs Giacometti comme le meilleur interprète de l’existentialisme.

Alberto Giacometti Le Chien, 1951 Bronze (46 x 98,5 x 15 cm